Traduction française de Bernard Banoun,

In Narrateurs sans âmes et autres textes

© Editions Verdier, Lagrasse, 2000.

Deutsche Originalfassung «Eine leere Flasche» in «Überseezungen».

 

 

Une bouteille vide

Les langues sont faites de trous. Quand on regarde une langue du dehors, il lui manque nombre de mots dont on aurait besoin, on a peine à croire qu’il soit seulement possible de raconter une histoire dans cette langue. Mais quand on se meut à l’intérieur d’une langue, on ne remarque pas ces trous. Ils ne sont visibles que du dehors.

Lorsque j’ai commencé à apprendre l’allemand, beaucoup de mots dont j’avais absolument besoin me faisaient défaut. Dire en allemand ce qu’on a pensé en japonais est difficile. On trouve rarement une traduction directe. Il faut recourir à une périphrase qui transmette un contenu analogue. Je recueillis peu à peu des exemples de périphrases utiles, mais cela n’empêcha pas certains mots japonais de rester à l’abandon, tout seuls sur la route, sans avoir trouvé leur équivalent en allemand. Je commençai bientôt à écrire en allemand et ressentis plus fortement encore l’absence de quelques mots clés.

Comment traduire par exemple en allemand les mots japonais futo et omowazu? A l’époque, il me semblait encore que je ne pourrais jamais, sans eux, décrire les éléments décisifs d’un récit. A l’époque où j’écrivais encore exclusivement en japonais, je ne prêtais guère d’attention à ces mots. Ils étaient aussi nécessaires et aussi invisibles que l’oxygène. Désormais, il me faut réfléchir à eux et inventer de nouvelles images qui les remplacent.

L’expression futo revient très souvent dans la littérature japonaise, elle indique l’instant où, pour une raison inconnue, on devient soudain attentif à quelque chose. Il peut s’agir d’un objet, d’une personne ou encore d’une idée. Le mot futo importe ce que l’on décrit dans le présent de la perception. D’ailleurs, à l’endroit où le mot futo marque une césure, on peut aussi, en japonais, passer du prétérit au présent. Perdant toute distance envers le passé qu’il raconte, le narrateur le revit alors comme un présent. En allemand, ces changements de temps ne sont pas très courants.

Si mon dictionnaire japonais-allemand ne donne aucune traduction directe du mot futo, il propose en revanche plusieurs périphrases: «juste au moment où je regardai...», «par pur hasard», «avant même de m’en apercevoir...», «je partais quand soudain...», «cela me passe par la tête...», «je le fais sans intention particulière», etc. Ces périphrases cherchent toutes à expliquer que les perceptions futo relèvent du «pur hasard», car on ignore la raison pour laquelle on perçoit «soudain». Or ce n’est sans doute pas un hasard si l’on voit quelque chose à un instant précis. Il n’était donc pas question que je formule une phrase allemande telle que: «Lorsque, sans intention particulière, je regardai là par hasard, je remarquai soudain que toutes les feuilles des arbres étaient déjà complètement jaunes». A elle seule, la subordonnée «lorsque je regardai» a quelque chose de gauche et de superflu. En allemand, il serait sans doute préférable de se contenter d’écrire que les feuilles ont jauni. Mais j’éprouve le besoin de saisir un instant particulier de la perception en tant que tel, mais aussi comme faisant partie du quotidien, et pour cela, il me faut un mot court et beau. Puisque ce mot n’existe pas, je dois sans cesse me poser des questions qui, au Japon, ne me traversaient même pas l’esprit: pourquoi regarde-t-on les feuilles à cet instant précis? Pourquoi justement les feuilles? La couleur nouvelle des feuilles est-elle décisive? Quand l’intention, le projet, la rationalité ou la discipline sont trop mis en avant, une vision différente ne peut s’installer. Peut-être ce phénomène est-il lié à des souvenirs généralement inaccessibles.

Il en allait de même pour une autre expression, omowazu. Une traduction mot à mot est unwillkürlich, «involontairement». On me demande parfois pourquoi l’étrange mot unwillkürlich est si souvent répété dans la littérature japonaise traduite en allemand. Lourd et inorganique, ce mot allemand ne devrait pas être répété trop souvent, alors qu’on fait souvent l’expérience du phénomène suivant: le corps agit vite et violemment avant même qu’on se soit décidé à faire ou à ne pas faire une chose déterminée.

Les gens qui maîtrisent plusieurs langues font souvent un geste particulier: roulant certains mots sur la langue avec un air de délectation, ils soulignent la valeur «intraduisible» de ces mots. Par là-même, ils se donnent l’allure de connaisseurs. La valeur de celui qui «maîtrise» la langue et celle de la langue «maîtrisée» s’accroissent ainsi mutuellement. Pour ma part, les mots qui m’intéressent sont plutôt ceux qui font défaut à une langue. Je cherche les lacunes, les trous et les fissures par lesquels jaillit la vie de la littérature.

 

Depuis que j’écris beaucoup en allemand, les adjectifs de la langue japonaise me paraissent de plus en plus puissants. En allemand, les adjectifs sont des parasites des substantifs. Quand un substantif est au féminin et veut se montrer au datif, l’adjectif lui aussi doit se maquiller en femme et fléchir son corps au datif. L’adjectif japonais, pour sa part, ne s’adapte pas, il peut même déterminer à lui seul le temps de la phrase: akakatta (était rouge). Car dans son corps même il comporte le verbe être. Etre-rouge n’est donc pas une information supplémentaire sur une fleur, c’est une activité. Je me demande souvent si la dureté d’une pierre ou la chaleur d’une main ne sont pas elles aussi des actions, non moins que le vol d’un oiseau. On considère généralement qu’il y a mouvement lorsque quelque chose se déplace d’un point à un autre. Mais si, par exemple, il fait «clair», l’air est empli d’innombrables particules volant à une vitesse éclair. Un livre est «intéressant» quand sa langue met en mouvement les pensées du lecteur.

Lors de mon premier voyage à travers l’Allemagne, j’entendais souvent dans les auberges de jeunesse une question que les jeunes aimaient poser: «Comment dit-on ‘Je t’aime’ dans ta langue?» La traduction japonaise mot à mot est: watashi wa anata wo aishite imasu. Mais cette phrase ne se rencontre que dans la littérature traduite. Une périphrase fréquente est: watashi wa anata ga suki desu. Si on retraduit cette phrase mot à mot en allemand, cela donne: «En ce qui me concerne, tu es désirable». Le verbe «aimer» n’apparaît pas dans cette phrase et le sujet de la phrase n’est pas un je. Certes, au commencement de la phrase, le je est provisoirement indiqué comme thème de la phrase (les linguiste appellent cela topic), mais sans en être le sujet. C’est bien plutôt au milieu de l’adjectif que je perçois l’existence d’un sujet qui, découvrant le côté désirable d’une autre personne, place celle-ci au centre.

Ces deux langues présentent une grande différence quant au sujet. Un exemple intéressant est le mot allemand ich, «je», pour lequel il n’y pas, ou plutôt il y a trop de possibilités de traduction en japonais. Le mot watashi, déjà mentionné, n’est qu’un mot qu’on emploie parmi d’autres pour se désigner soi-même. Un petit enfant se désigne souvent par son nom. Ensuite, les petites filles commencent à utiliser le mot atashi et les petits garçons boku. Quand les garçons grandissent, certains d’entre eux utilisent un mot ayant une nuance d’insolence, ore. A cela se substitue ensuite un terme officiel, watashi, ou un terme très courtois, watakushi. Ces deux derniers termes peuvent être utilisés par les deux sexes. On trouve aussi en dialecte des termes tels que ora, wate ou uchi. Seul un empereur a le droit d’employer le mot chin. Souvent, au lieu d’un de ces termes, on utilise aussi le mot désignant la fonction. Les mères disent, même en s’adressant à leurs enfants adultes, «mère va faire les courses» au lieu de dire «je vais faire les courses». Et la plupart du temps, on ne nomme aucun sujet du tout.

En Allemagne aussi, un professeur, lorsqu’il enseigne, parle en qualité de professeur. Avec sa grand-mère, il parlera autrement, mais il utilisera toujours un seul et unique mot, ich. En japonais, l’attitude et la position du locuteur sont inscrites dans le mot qu’il emploie pour dire «je». Je lisais récemment l’autobiographie d’un homosexuel japonais qui, enfant, avait des difficultés particulière avec la façon de dire «je». Le mot boku provoquait une forte résistance émotionnelle chez le petit garçon, qui disait toujours atashi, comme une petite fille. Il est intéressant qu’il ait été incapable de dire le mot boku alors qu’il ne réfléchissait pas encore aux diverses formes de désir sexuel. Cela indique que les enfants n’ont pas besoin de la pensée analytique pour percevoir les fonctions sociales des mots isolés. A l’inverse, nombreuses sont les petites filles qui emploient comme les garçons le mot boku et passent plus tard au mot atashi. Ce phénomène a été étudié dans les années quatre-vingt.

J’avais moi aussi de grandes difficultés à me désigner quand j’étais enfant. Je ne pouvais dire ni atashi ni boku et je considérais comme inconvenant de devoir dire quelque chose de tel. Qu’autrui me traite comme une fille ou me confonde avec un garçon ne me posait pas de problème. Car chacun a de ma personne une image donnée. Mais je ne voulais pas m’exprimer moi-même en tant que fille ou que garçon. Heureusement, en japonais, on n’emploie généralement pas de sujet du tout. Mais il y avait tout de même parfois des situations où je devais spécifier que je parlais de moi. J’utilisais alors le mot japonais kotchi, qui signifie «ce côté». Je me sentais alors comme une rive s’adressant à la rive opposée. Arrivée à l’âge de vingt ans, je pus adopter le mot watashi qui, ignorant le sexe, indique seulement que l’on parle en adulte. J’acceptai ce mot, mais je demeurai prudente et gardai mes distances envers lui. Car ce mot aussi, dans certaines circonstances, pourrait bien me forcer à jouer un rôle.

Deux ans plus tard, j’arrivai à Hambourg et le mot allemand ich fit sur moi l’effet d’un miracle. Car il est vide et léger comme une plume, exempt d’une signification sociale. Tout le monde peut dire «je», indépendamment de la personne à laquelle il s’adresse, de la manière et du lieu, de son âge, de son dialecte, et qu’il soit empereur ou non. Hommes et femmes, enfants et adultes, intellectuels et criminels, tous utilisent le même mot, et c’est d’eux-mêmes qu’ils parlent. De son index transparent, ce mot désigne celui qui parle. A ce moment, «je» n’a ni sexe, ni âge, ni position sociale, ni histoire. Il est fait uniquement de ce qu’il dit, plus encore, il n’existe que parce qu’il parle. Ich devint mon mot préféré. De plus, j’aime ce mot qui commence par un I, un simple trait, comme l’amorce du coup de pinceau qui touche le papier et annonce en même temps l’ouverture d’un discours. Dans ich bin, «je suis», le mot bin est aussi un beau mot. Le japonais possède un mot ayant la même sonorité, bin, il désigne une bouteille. Beaucoup de choses peuvent couler dans une bouteille. Quand je commence à raconter une histoire par ces mots, ich bin, «je suis», un vaste espace de liberté s’ouvre devant mes yeux. Rien n’est encore dit, car le ich n’est que la pointe du pinceau et la bouteille (bin) est encore vide.